Propagation du virus écologique

La prise de conscience par les scientifiques de la nécessité de limiter nos émissions de gaz à effet de serre dans l’atmosphère terrestre remonte à plus d’une trentaine d’années. Le premier rapport du Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) date en effet de 1990. Sa traduction la plus remarquée au niveau de l’expression politique remonte quant-à-elle à l’année 2002 avec le discours de Jacques Chirac – président de la République Française à cette époque – à l’assemblée plénière du quatrième sommet de la Terre : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs« .

Qu’est-ce qu’un virus écologique ?

Depuis ces dates, de nombreuses actions sont bien entendu menées à tous les niveaux pour alerter sur l’urgence de la situation. Elles n’ont cependant pas abouti à une réelle transformation pérenne de nos pratiques quotidiennes pour limiter au strict minimum nos émissions de gaz à effet de serre. Il a fallu attendre les évènements inhabituels que l’on a connu en France, et dans le monde entier, à l’été 2022 – sécheresse et rationnement de l’eau, feux de forêt, tempêtes – pour voir l’ébauche d’une première prise de conscience collective se mettre en place. Et cette prise de conscience reste particulièrement fragile, que ce soit en France ou dans le monde.

Comment faire pour que celle-ci se traduise en actes à grande échelle, à la fois dans l’espace et dans le temps ? Jusqu’à présent, une multitude d’actions ponctuelles existent sur tout le territoire français, depuis très longtemps parfois. Celles-ci se développent cependant sans grande cohérence entre elles, et n’arrivent pas à agréger autour d’elles tout un réseau de nouvelles actions pérennes.

On ne peut s’empêcher de penser, à la vue de ce constat, aux caractéristiques typiques de la propagation d’un virus par les voies respiratoires. Il faut qu’un « virus écologique » puisse se développer en France à différentes échelles de notre territoire, du village de mille habitants à la métropole d’un million d’habitants ou plus.

Le virus écologique dont nous parlons ici est véhiculé par toutes les actions que l’on peut entreprendre au niveau du simple citoyen, des associations, des collectivités territoriales ou de l’état, et qui ont pour objet la réduction des émissions de gaz à effet de serre dans différents domaines – logement, nourriture ou transports. Il concerne aussi plus largement les actions favorisant la diminution de la pollution de l’air ou favorisant la biodiversité. Nous appellerons ces actions des éco-actions, et ce virus un éco-virus.

Caractéristiques de la propagation d’un virus par les voies respiratoires

L’exemple le plus récent de propagation d’un virus par les voies respiratoires nous est donné par la propagation du virus SARS-CoV-2 qui a donné lieu à l’épidémie de COVID-19 dans le monde. Quelles sont les caractéristiques d’un tel virus ?

Ce virus se propage à l’occasion des relations sociales que l’on peut avoir dans le domaine familial, de la vie courante ou professionnelle. Celles-ci peuvent être plus ou moins importantes, avec un premier cercle de relations essentielles, et un deuxième cercle de relations moins essentielles. Cette propagation dépend non seulement de la virulence du virus, mais aussi de la sociologie du territoire dans lequel il se propage, et des gestes barrières que l’on peut mettre en œuvre. Cette sociologie se traduit par exemple par la plus ou moins grande habitude de se faire la bise en dehors du cercle purement familial. Les gestes barrières sont évidemment liés au port du masque.

La contamination par une personne infectée pourra se faire pendant un temps limité propre à chaque virus. Une fois contaminée, et guérie, une personne sera alors immunisée naturellement. Cette immunité peut aussi s’acquérir par la vaccination de la population. Cela va ainsi ralentir la propagation du virus, ou même la bloquer si la proportion de personnes vaccinées est suffisamment grande. Ce virus peut ensuite avoir, lors de la propagation d’une personne à une autre, des mutations. Il va alors donner lieu à des variants aux caractéristiques épidémiologiques différentes.

La propagation du virus commence toujours par une période de propagation invisible, avec une propagation limitée au milieu familial, de la vie courante ou professionnel et une dissémination très lente sur tout le territoire. Comment va alors évoluer cette propagation dormante ? Elle peut soit s’éteindre d’elle même si par exemple le virus n’est pas suffisamment virulent, si la population est déjà suffisamment vaccinée, ou encore si les gestes barrières sont opérationnels. Dans le cas contraire, elle va pouvoir se propager à grande distance, et ce d’autant plus vite qu’il y a des évènements – dits super-propageants – qui vont permettre au virus de se propager à plus grande échelle. Ce sont par exemple des rassemblements familiaux ou festifs, des manifestations sportives ou encore religieuses.

Comment propager un virus écologique à grande échelle ?

Tout a été mis en œuvre lors de l’épidémie de COVID-19 pour éviter la propagation fulgurante du virus à très grande échelle: gestes barrières, périodes de confinement, mise en place de la vaccination. Tout au contraire, il faut bien évidemment, pour ce qui concerne l’éco-virus, mettre en œuvre toutes les actions qui vont permettre à ce virus de se propager sur un vaste territoire et très rapidement! Comment peut-on le faire ?

Nous pouvons trouver très naturellement une analogie point par point avec les caractéristiques de propagation d’un virus par les voies respiratoires que nous avons rappelées ci-dessus:

  • L’éco-virus doit se propager dans différents domaines – logement, nourriture, transports – avec chaque fois des caractéristiques et des contraintes propres. Cela va ainsi correspondre à différents variants de l’éco-virus.
  • Pour avoir le plus de chances de se propager à grande distance sur un territoire donné, il doit pouvoir être véhiculé dans le plus de directions possibles. Cela correspond aux initiatives de différents acteurs: citoyens, associations, collectivités territoriales et état. Ces initiatives doivent donc être opérationnelles en même temps.
  • La propagation de cet éco-virus se fait par relations entre interlocuteurs qui peuvent être soit déjà convaincus (cercle de relations essentielles) ou simplement ouverts au dialogue (cercle de relations moins essentielles). Il faut augmenter au maximum le nombre de ces interlocuteurs.
  • Chaque variant va être plus ou moins facile à propager. Cela va correspondre à la plus ou moins grande facilité de mise en œuvre des actions, selon leur coût financier ou humain ou encore leur durée de mise en œuvre. Il est par exemple souvent plus facile de transformer nos pratiques quotidiennes dans le domaine de la nourriture plutôt que dans celui des transports.Plus ces actions sont faciles à mettre en œuvre, plus le variant sera dit virulent .
  • La plus ou moins grande facilité de propagation de l’éco-virus va dépendre de plusieurs conditions comme par exemple la capacité financière de chaque acteur ou le soutien financier extérieur, le pouvoir de conviction des acteurs ou le retour sur investissement plus ou moins long. Il faut augmenter au maximum cette facilité.
  • Il existe encore malheureusement des interlocuteurs climatosceptiques. Ces interlocuteurs sont ainsi vaccinés contre toute propagation de l’éco-virus. Cela peut aussi correspondre à des interlocuteurs ayant eu une mauvaise expérience ou encore des interlocuteurs bien trop culpabilisés et donc incapables d’avoir une action positive.Il faut bien évidemment minimiser au maximum le nombre de ces personnes vaccinées.
  • La propagation de l’éco-virus va être « boosté » par des évènements super-propageants comme par exemple des expériences très réussies localement, ou impliquant un grand nombre de personnes avec un fort pouvoir de conviction. Il faut multiplier au maximum ces actions et surtout leur donner une très large publicité médiatique.

L’expérience acquise lors de l’épidémie de COVID-19 nous a montré que le passage entre un régime d’actions ponctuelles et déconnectées les unes des autres à un régime d’actions cohérentes et réparties sur tout le territoire est extrêmement brusque. On parle alors dans le langage scientifique de transition de percolation. On peut ainsi rester très longtemps dans le premier régime sans même jamais atteindre le second, et donc sans jamais pouvoir avoir des actions cohérentes de transformation de nos pratiques quotidiennes et qui soient fortes, généralisées sur tout le territoire et pérennes. Par contre, le passage à ce second régime est extrêmement brusque, à condition évidemment d’ouvrir le plus de chemins possibles pour y parvenir.

Si ce type d’approche est évidemment à ce stade purement heuristique, il constitue un cadre d’analyse tout à fait nouveau. Il permet en particulier de comprendre quelles pourraient être les conditions pour arriver à une neutralité carbone le plus rapidement possible, alors que nous avons été incapables de le faire depuis une trentaine d’année. Et ce n’est pas faute d’alertes de la part des scientifiques et des associations de défense de l’environnement.