Au delà des constats effectués jusqu’ici dans ces pages, il est aussi nécessaire de proposer des pistes de réflexion pour arriver à changer de façon durable nos habitudes de vie dans tous les domaines. Pour cela, il convient de toujours se référer à un certain nombre de lignes directrices – ou de principes simples – pour conserver une cohérence dans nos actions. Cette cohérence est essentielle pour véritablement changer nos pratiques de façon pérenne. Nous avons identifié ici quatre principes très simples.
Ces principes devraient guider les actions de tous les acteurs de notre société, chacun dans leur rôle, avec leurs moyens financiers et humains propres, et dans le cadre de leurs responsabilités. Nous avons identifié huit acteurs incontournables.
Quatre principes simples
Ces principes ont tous pour but de favoriser la propagation de l’éco-virus à grande échelle à la fois dans l’espace et dans le temps. Cette propagation à grande échelle est la condition sine qua non pour arriver à transformer nos habitudes et réduire de façon significative nos émissions de gaz à effet de serre.
Ouvrir des chemins plutôt que d’en fermer
La propagation d’un virus à grande échelle est d’autant plus facile et rapide que les chemins qu’il peut emprunter sont variés. En ce sens, il convient toujours d’ouvrir de nouveaux chemins et non pas d’en fermer. Chaque acteur de notre société devrait pouvoir emprunter des chemins divers, adaptés à sa situation familiale, sociale ou financière, et non pas se trouver face à une porte fermée qu’il n’a souvent pas les moyens d’ouvrir. De ce point de vue, la mise en place des Zones à Faible Émission (ZFE) est un exemple particulièrement édifiant.
Se préoccuper du service rendu
Toutes nos habitudes de consommation répondent à des besoins spécifiques – un service rendu – dans tous les domaines de la vie courante, comme la nourriture, le logement ou encore les transports. Dans un pays largement ouvert sur le monde entier, changer arbitrairement l’offre proposée par les entreprises françaises sans se préoccuper de leur conséquence sur le service rendu n’a au mieux aucun effet, au pire peut provoquer des blocages particulièrement pénalisants pour tous, et donc fermer des chemins.
Mettre en œuvre des solutions pérennes d’un point de vue économique
Toutes les actions de réduction de nos émissions de gaz à effet de serre doivent s’inscrire dans la durée. Une large partie du dioxyde de carbone – environ 40% – émis par les activités humaines est encore présente plus de cent ans après son émission, alors que le méthane est entièrement détruit après environ une cinquantaine d’année. Il est donc essentiel que toutes ces actions puissent s’ancrer dans la durée. En ce sens, il est indispensable qu’elles reposent sur des mécanismes économiques eux aussi ancrés dans la durée. Sans quoi ces actions s’arrêteront d’elles-mêmes, et là encore des chemins se fermeront.
Mener toutes ces actions dans un cadre totalement a-politique
Pour la même raison, ces actions doivent déborder largement du cadre imposé par le temps politique, rythmé par l’élection présidentielle tous les cinq ans. Elles doivent donc être mises en œuvre dans un cadre essentiellement a-politique. Cela ne veut pas dire, bien au contraire, que les partis politiques n’ont pas un rôle à jouer dans ce domaine. Mais ce rôle doit toujours s’inscrire dans la recherche d’un consensus purement pragmatique et non pas idéologique pour avoir une chance de perdurer au delà du temps politique. Là encore pour pouvoir ouvrir de nouveaux chemins.
Huit acteurs incontournables
Pour ne pas fermer inutilement des chemins, chaque acteur de la société doit rester dans son rôle. Mais quel rôle et pour qui ?
Quatre interlocuteurs clefs
Rôle des scientifiques
Les constats, alertes ou encore prédictions des scientifiques sont connus depuis le premier rapport du Grec en 1990. Et nous savons maintenant que la température moyenne sur terre va continuer à augmenter encore pendant de nombreuses années, simplement parce que la concentration de dioxyde de carbone dans l’atmosphère ne va pas diminuer avant de nombreuses années. Dans ces conditions, la priorité pour les scientifiques n’est sans doute plus de constater ni d’alerter, mais de trouver, en concertation avec les différents échelons de la société, des solutions pérennes et originales pour transformer nos pratiques, pour ouvrir de nouveaux chemins originaux, chacun dans son domaine de prédilection. Tout cela dans une approche pluridisciplinaire. Il est toujours plus efficace d’avoir des messages positifs plutôt qu’anxiogènes pour entrainer de nouvelles personnes sur ces nouveaux chemins.
Rôle des médias
Chaque jour, chaque semaine, chaque mois, nous avons sur de nombreux médias toutes les informations possibles sur l’évolution de la température ou de la pluviométrie sur chaque territoire de la France. Et évidemment, il fait toujours plus chaud, ou il pleut toujours plus – ou toujours moins – et les événements extrêmes sont toujours plus fréquents. Tous ces constats sont connus et participent tous à fermer des chemins, par découragement et démotivation des uns et des autres. Chaque jour, chaque semaine, chaque mois, nous devrions plutôt avoir à la place sur tous les médias des gros plans sur toutes les actions positives mises en œuvre sur chaque territoire, à chaque échelon d’organisation de la société, de la plus petite commune à la plus grande région. Cela demande évidemment un peu plus de réflexion et de travail de recherche et ne se trouve pas dans les dépêches de l’AFP. Cela est cependant indispensable pour là encore ouvrir des chemins. Et pourquoi pas aussi remplacer tous les faits divers qui saturent l’espace médiatique par de tels gros plans ?
Rôle des associations
Les associations sont des relais indispensables entre les différents acteurs de la société, à l’interface entre état, collectivités territoriales et citoyens. En ce sens, elles ont un rôle essentiel pour permettre à chacun de remplir le sien. Par leurs connaissances au plus près des contraintes de chacun, sur chaque territoire, elles sont à même de proposer ou de co-construire les projets innovants permettant à tous d’ouvrir de nouveaux chemins. Cette co-construction doit bien évidemment s’affranchir de toute considération purement politique pour avoir une chance de s’ancrer dans la durée et de ne pas fermer des chemins. C’est probablement là le plus grand défi à relever.
Rôle des partis politiques
Les partis politiques sont présents à tous les échelons de la société, des élus à l’assemblée nationale et au sénat jusqu’au conseil municipal des plus petites communes françaises. Ils sont donc aussi au cœur des préoccupations des français. Au delà des différences de sensibilité – de l’extrême droite à l’extrême gauche – ils doivent être une source non seulement de propositions mais surtout d’actions concrètes sur le terrain, en co-construction avec tous les acteurs de la vie sociale et économique du territoire sur lequel ils sont implantés. Cela nécessite bien sûr une certaine coordination, ou même mieux une coopération certaine entre les nombreux niveaux d’organisation de la société – commune, communauté de commune, métropole, département, région, état. A quoi sert évidemment d’ouvrir un chemin si un peu plus loin il est bouché !
Trois niveaux d’organisation de la société
Les différents niveaux d’organisation de la société sont tous indispensables pour que l’éco-virus puisse se propager à grande distance. Rien ne sert de rejeter la responsabilité de l’inaction sur l’échelon supérieur – ou inférieur. Cela ne sert qu’à fermer des chemins.
Rôle de l’état
Dans le domaine bien précis de la réduction de nos émissions de gaz à effet de serre, le premier rôle de l’état est bien évidemment d’assurer en priorité l’alimentation en énergie de l’ensemble des activités du pays de façon la plus décarbonée possible, au présent et bien sûr au futur aussi. Les enjeux dans ce domaine sont énormes, notamment pour anticiper les évolutions de notre consommation dans le futur. Il convient donc de le faire de façon raisonnée, sans succomber aux solutions les plus faciles ou les plus immédiates. La transition actuelle que nous vivons entre une utilisation massive de produits pétroliers, ou encore gaziers, vers une utilisation massive d’électricité décarbonée est à la fois un atout majeur pour la France et un défi industriel qu’il convient de mener avec sang froid et pragmatisme, et sans à-priori idéologique pour ouvrir un chemin clair et inscrit dans le long voir le très long terme.
Rôle des collectivités territoriales
La France bénéficie d’un ensemble continu d’organisations territoriales, chacune avec ses compétences propres. Si cela peut paraître un atout pour mener à bien des projets d’ampleur de plus en plus grands tout en restant au plus près des préoccupations des citoyens, cette organisation induit aussi des contraintes très fortes, notamment dans le domaine qui nous préoccupe ici. En effet, la transformation de nos pratiques quotidiennes pour émettre de moins en moins de gaz à effet de serre nécessite des compétences variées, souvent portées par des collectivités territoriales différentes. Il faut donc impérativement que ces collectivités travaillent ensemble, pour ouvrir un chemin la aussi clair et inscrit dans la durée. Rien ne sert d’ouvrir un chemin si il est bouché un peu plus loin. Et pour arriver à travailler ensemble, il convient en premier lieu de s’entendre sur un certain nombre de principes simples, comme ceux évoqués ci-dessus.
Rôle des citoyens
On ne peut pas demander au citoyen, de façon autoritaire, des actions qu’il n’a pas les moyens de faire, non seulement par manque de moyens financiers mais aussi parce qu’elles impactent trop le service rendu. Cela revient alors à fermer des chemins, parfois définitivement. Chacun doit pouvoir agir selon sa situation familiale, sociale et financière. Pour cela, le partage d’expérience est essentiel, d’où le rôle irremplaçable des scientifiques, des médias, des associations, des partis politiques et des collectivités territoriales, comme rappelé ci-dessus.
Et les industriels dans tout ça ?
Jusqu’à très récemment, le tissu industriel de la France n’a cessé de décroitre depuis une cinquantaine d’année. Paradoxalement, cela pourrait devenir un atout majeur pour reconstruire une industrie du XXI ème siècle avec deux avantages essentiels: une alimentation en électricité abondante et quasiment entièrement décarbonée, et une filière hydrogène en plein développement. La plupart des processus industriels gourmands en gaz naturel par exemple vont pouvoir ainsi être alimentés, à moyen terme, en hydrogène ou par des petits réacteurs nucléaires modulaires (SMR). Bien entendu, cela ne va pas se faire du jour au lendemain, mais l’état doit créer toutes les conditions, pendant au moins une dizaine d’années, pour que cette ré-industrialisation soit pleinement réussie, sans émissions superflues de gaz à effet de serre.